J’avais cette liste que je m’étais appliquée à établir au début de mon congé de maternité, il y a maintenant plus de 3 ans, juste avant la naissance de mon fils. J’ai très honnêtement, très concrètement, parfois malhabilement et trop émotionnellement tenté de réaliser chacun de mes objectifs. Si je prends mon temps, si je le fais tranquillement, j’y arriverai… C’est ce que je me disais. Je ne me souviens plus si je me croyais vraiment. J’avais toutefois réveillé en moi ce petit espoir, sûrement un peu naïf, mais tout aussi fort que fragile. J’avais l’espoir de réussir. Et je croyais ce petit espoir invincible.
Je
veux cuisiner toutes les recettes de ces livres qui dorment sur mon étagère.
Je
veux devenir une virtuose du piano.
Je
veux apprendre les bases du tricot, de la couture, une troisième langue.
Je
veux bâtir un jardin, retaper mes vieux meubles et rénover ma maison.
Je
veux trouver un moyen de concrétiser un certain penchant pour l’écriture.
J’ai
donc cuisiné, apprêté, confectionné, préparé et mitonné un nombre incalculable
de purées et de petits plats… pour la très grande majorité rejetés par mon
héritier. J’ai parfois pesté contre ces recettes futées pour parents pressés,
car mon fils est bien plus déluré et elles ne m’aidaient pas du tout à me
sentir moins débordée. Ainsi, j’ai aussi brassé des kilolitres de sauce à
spaghetti et j’ai appris à faire flipper
mes crêpes avant de les noyer dans le sirop.
J’ai
franchement essayé de poursuivre le piano. J’ai joué au début, puis j’ai joué
de moins en moins : manque de prof, manque de temps, manque de sommeil. La
poussière s’accumule tristement sur les touches de mon clavier.
Je
n’ai appris ni le tricot, ni la couture. Je n’y croyais pas vraiment de toute
façon. Je ne pense même pas avoir recousu un seul bouton!
J’ai baragouiner un peu l’italien, juste pour mieux l’oublier. J’aurais plutôt dû apprendre plus vite à parler à ma mère. Ça nous aurait évité bien des souffrances.
J’ai
entretenu un jardin du mieux que je pouvais. Les récoltes ont parfois été
acceptables, jamais miraculeuses. L’été dernier, elles ont été pratiquement
inexistantes.
J’ai
déménagé. Mon doux mari (non, nous ne sommes pas mariés) et moi sommes devenus
propriétaires et nous sommes lancés dans des rénovations d’envergure. Malgré
l’ampleur des travaux, nous sommes restés amoureux. Peut-être parce que les travaux ne sont pas encore terminés?
J’ai
aussi profité de ce vent de changements pour me lancer dans un vide
professionnel. Je voulais écrire alors que rien ne se présentait à moi. Je ne
savais ni comment avancer, ni où me diriger, ni de quelle façon me déplacer.
Aucun diplôme. Aucune expérience. J’ai travaillé le soir et les fins de
semaines, car la peur du vide m’a amenée à garder mon emploi de
physiothérapeute. J’ai appris la critique et l’incertitude. J’ai connu des
échecs et quelques petites réussites. J’avance peut-être lentement, mais j’espère que
j’avance sûrement.
Nous
sommes, en même temps, devenus parents et je me suis investie pleinement dans
ce nouveau rôle. J’ai traversé tout un sentier de paroxysmes émotionnels. Je ne
sais plus si j’ai dramatisé, si j’ai vraiment vécu des moments d’une telle
intensité ou si je n’ai que perçu comme tel des instants quotidiens. J’ai connu
des moments inoubliables et d’innombrables câlins de ses petites mains. Il m’a
gâtée d’instants de complicité; j’en aurais voulu plus. Il a écopé de bien des
réprimandes; il en aurait certainement voulu moins. J’ai connu la ténacité du
sentiment de culpabilité qui accompagne trop souvent la maternité. Même si les textes sur la
maternité indigne abondent, ceux sur la maternité enveloppante, totale et aux
aspirations de perfection foisonnent aussi. Je découvre avec le temps que je
suis ni l’une ni l’autre. Je suis les deux et bien d’autres formes à la fois.
J’ai
cru avoir mis au monde un enfant qui n’est pas souvent facile. Maintenant je me
dis que c’est peut-être moi qui suis trop difficile. Lors des périodes
épineuses, on me rappelle souvent que ce petit garçon tient bien de moi.
Trois ans plus tard, je gardais comme séquelle de tout ça une fatigue parfois écrasante, mais l’ampleur insoupçonnée de tout cet amour me tirait toujours hors du lit.
Il y a quelques mois, mon équilibre était fragile et c’est à ce moment là qu’une
toute petite chose s’est formée en moi. Une toute petite chose souhaitée, même
planifiée. Pourtant, cette petite chose a tout fait basculer. Un deuxième bébé.
Bien que cette nouvelle aurait due s'accompagner de légèreté, elle a tout
alourdi autour de moi.
Les
contrats, le travail, le manque de temps, de loisirs et de sport. La fatigue.
La maison rénovée qui demeure trop petite et sans lumière. La culpabilité
maternelle qui accompagne chacune des imperfections, chacun des moments
difficiles. La fatigue. Les pipis au lit, nuit après nuit. Les humeurs d’un
petit être en quête d’autonomie. La fatigue. Les nausées. La fatigue surajoutée
du premier trimestre. Et finalement, l’influenza. La pneumonie. La fièvre. La
gastro... ce petit espoir que je croyais invincible est mort, brûlé par la
fatigue.
Elle
a gagné, la fatigue. Elle m'a fait avaler un grand verre de détresse.
J’ai
pleuré dans les bras de mon doux mari plus de fois que je ne peux m’en souvenir
au cours des dernières semaines. J’ai beaucoup dormi. J’ai mal dormi à un point
que je ne saurais décrire. Je me suis roulée en boule sur le plancher de mon
salon pendant que mon fils tentait de me convaincre de jouer au chevalier. J’ai
vu toutes mes faiblesses s’étaler devant moi, sur ce plancher que je n’avais
plus la force de laver. J’ai perdu l’envie de voyager. J’ai pleuré en
visionnant chacune des vidéos et des publicités que les parents ont partagé sur
Facebook. Je n’y ai pas publié de photo de mon sapin le dimanche du 1er
décembre. Ces images teintées de béatitude cachaient-elles quelque chose? J’ai mis sans joie des boules aux branches de notre sapin et j’ai encore pleuré
quand j’ai constaté que mon héritier n’avait comme seul esprit des Fêtes qu’une
partie de hockey en tête.
Et pendant que mes larmes coulaient, l'hiver s'est installé, la neige a neigé et un château de chevalier a été érigé. Un deuxième bébé s’en vient. L’été prochain nous serons quatre. Je ne sais pas comment j’arriverai à être mère de deux enfants. Au moins, je commence à me sentir mieux. Mon petit monarque préféré a soufflé ses 3 chandelles. Moi je souffle sur les braises de mon petit espoir. Il s’attise tranquillement.
![]() |
| L'hiver |
| Le "jet-ski" |
| Mon papillon |
| Les bâtisseurs de châteaux |

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire