jeudi 9 janvier 2014

Derrière les images



J’avais cette liste que je m’étais appliquée à établir au début de mon congé de maternité, il y a maintenant plus de 3 ans, juste avant la naissance de mon fils. J’ai très honnêtement, très concrètement, parfois malhabilement et trop émotionnellement tenté de réaliser chacun de mes objectifs. Si je prends mon temps, si je le fais tranquillement, j’y arriverai… C’est ce que je me disais. Je ne me souviens plus si je me croyais vraiment. J’avais toutefois réveillé en moi ce petit espoir, sûrement un peu naïf, mais tout aussi fort que fragile. J’avais l’espoir de réussir. Et je croyais ce petit espoir invincible.

Je veux cuisiner toutes les recettes de ces livres qui dorment sur mon étagère.
Je veux devenir une virtuose du piano.
Je veux apprendre les bases du tricot, de la couture, une troisième langue.
Je veux bâtir un jardin, retaper mes vieux meubles et rénover ma maison.
Je veux trouver un moyen de concrétiser un certain penchant pour l’écriture.

J’ai donc cuisiné, apprêté, confectionné, préparé et mitonné un nombre incalculable de purées et de petits plats… pour la très grande majorité rejetés par mon héritier. J’ai parfois pesté contre ces recettes futées pour parents pressés, car mon fils est bien plus déluré et elles ne m’aidaient pas du tout à me sentir moins débordée. Ainsi, j’ai aussi brassé des kilolitres de sauce à spaghetti et j’ai appris à faire flipper mes crêpes avant de les noyer dans le sirop.

J’ai franchement essayé de poursuivre le piano. J’ai joué au début, puis j’ai joué de moins en moins : manque de prof, manque de temps, manque de sommeil. La poussière s’accumule tristement sur les touches de mon clavier.

Je n’ai appris ni le tricot, ni la couture. Je n’y croyais pas vraiment de toute façon. Je ne pense même pas avoir recousu un seul bouton!

J’ai baragouiner un peu l’italien, juste pour mieux l’oublier. J’aurais plutôt dû apprendre plus vite à parler à ma mère. Ça nous aurait évité bien des souffrances.

J’ai entretenu un jardin du mieux que je pouvais. Les récoltes ont parfois été acceptables, jamais miraculeuses. L’été dernier, elles ont été pratiquement inexistantes.

J’ai déménagé. Mon doux mari (non, nous ne sommes pas mariés) et moi sommes devenus propriétaires et nous sommes lancés dans des rénovations d’envergure. Malgré l’ampleur des travaux, nous sommes restés amoureux. Peut-être parce que les travaux ne sont pas encore terminés?

J’ai aussi profité de ce vent de changements pour me lancer dans un vide professionnel. Je voulais écrire alors que rien ne se présentait à moi. Je ne savais ni comment avancer, ni où me diriger, ni de quelle façon me déplacer. Aucun diplôme. Aucune expérience. J’ai travaillé le soir et les fins de semaines, car la peur du vide m’a amenée à garder mon emploi de physiothérapeute. J’ai appris la critique et l’incertitude. J’ai connu des échecs et quelques petites réussites. J’avance peut-être lentement, mais j’espère que j’avance sûrement.

Nous sommes, en même temps, devenus parents et je me suis investie pleinement dans ce nouveau rôle. J’ai traversé tout un sentier de paroxysmes émotionnels. Je ne sais plus si j’ai dramatisé, si j’ai vraiment vécu des moments d’une telle intensité ou si je n’ai que perçu comme tel des instants quotidiens. J’ai connu des moments inoubliables et d’innombrables câlins de ses petites mains. Il m’a gâtée d’instants de complicité; j’en aurais voulu plus. Il a écopé de bien des réprimandes; il en aurait certainement voulu moins. J’ai connu la ténacité du sentiment de culpabilité qui accompagne trop souvent la maternité. Même si les textes sur la maternité indigne abondent, ceux sur la maternité enveloppante, totale et aux aspirations de perfection foisonnent aussi. Je découvre avec le temps que je suis ni l’une ni l’autre. Je suis les deux et bien d’autres formes à la fois.

J’ai cru avoir mis au monde un enfant qui n’est pas souvent facile. Maintenant je me dis que c’est peut-être moi qui suis trop difficile. Lors des périodes épineuses, on me rappelle souvent que ce petit garçon tient bien de moi.

Trois ans plus tard, je gardais comme séquelle de tout ça une fatigue parfois écrasante, mais l’ampleur insoupçonnée de tout cet amour me tirait toujours hors du lit. Il y a quelques mois, mon équilibre était fragile et c’est à ce moment là qu’une toute petite chose s’est formée en moi. Une toute petite chose souhaitée, même planifiée. Pourtant, cette petite chose a tout fait basculer. Un deuxième bébé. Bien que cette nouvelle aurait due s'accompagner de légèreté, elle a tout alourdi autour de moi.

Les contrats, le travail, le manque de temps, de loisirs et de sport. La fatigue. La maison rénovée qui demeure trop petite et sans lumière. La culpabilité maternelle qui accompagne chacune des imperfections, chacun des moments difficiles. La fatigue. Les pipis au lit, nuit après nuit. Les humeurs d’un petit être en quête d’autonomie. La fatigue. Les nausées. La fatigue surajoutée du premier trimestre. Et finalement, l’influenza. La pneumonie. La fièvre. La gastro... ce petit espoir que je croyais invincible est mort, brûlé par la fatigue.

Elle a gagné, la fatigue. Elle m'a fait avaler un grand verre de détresse.

J’ai pleuré dans les bras de mon doux mari plus de fois que je ne peux m’en souvenir au cours des dernières semaines. J’ai beaucoup dormi. J’ai mal dormi à un point que je ne saurais décrire. Je me suis roulée en boule sur le plancher de mon salon pendant que mon fils tentait de me convaincre de jouer au chevalier. J’ai vu toutes mes faiblesses s’étaler devant moi, sur ce plancher que je n’avais plus la force de laver. J’ai perdu l’envie de voyager. J’ai pleuré en visionnant chacune des vidéos et des publicités que les parents ont partagé sur Facebook. Je n’y ai pas publié de photo de mon sapin le dimanche du 1er décembre. Ces images teintées de béatitude cachaient-elles quelque chose? J’ai mis sans joie des boules aux branches de notre sapin et j’ai encore pleuré quand j’ai constaté que mon héritier n’avait comme seul esprit des Fêtes qu’une partie de hockey en tête.



Et pendant que mes larmes coulaient, l'hiver s'est installé, la neige a neigé et un château de chevalier a été érigé. Un deuxième bébé s’en vient. L’été prochain nous serons quatre. Je ne sais pas comment j’arriverai à être mère de deux enfants. Au moins, je commence à me sentir mieux. Mon petit monarque préféré a soufflé ses 3 chandelles. Moi je souffle sur les braises de mon petit espoir. Il s’attise tranquillement.


L'hiver

Le "jet-ski"

Mon papillon

Les bâtisseurs de châteaux