mardi 3 juin 2014

C'était au temps des fleurs

Vivement ce déluge qui s’abat sur ma ville, sur ma maison. Je voudrais courir dans la rue et tournoyer. Je veux me sentir petite et jouer sous la pluie. Je veux que les gouttes coulent sur mes joues et effacent les sillons dessinés par les larmes.

J’accueille la tempête aujourd’hui avec le même soulagement que les premiers bourgeons du printemps. Que le déluge désintoxique l’air ambiant et soulage la tension dans ma tête et mes épaules comme il débarrassera le ciel de sa lourde humidité.

Je voudrais danser. À défaut d’un bar, danser sous la pluie, en pleine rue ou au milieu de ma cour sur le gazon fraîchement semé. Danser pour libérer mon corps de toute son immobilité. Mon corps qui se végétalise. Il s’enracine dans une insupportable sédentarité dictée par une grossesse un peu compliquée. Que cette pluie enfin me nourrisse. Qu’elle me redonne un peu de couleur. Je voudrais que mon taux de chlorophylle et ma capacité de photosynthèse s’améliorent, mais je ne sais même pas vraiment ce que je viens de dire. Mes idées s'embrouillent. C'est aussi le déluge des mots dans mon cerveau. 

***

Trop peu de temps pour la lecture et l’écriture depuis le début de cet « arrêt de travail ». Le bassin tel un casse-tête dont les pièces ne tiennent plus ensemble. Invalide. Le bébé n’est pas encore là que déjà je ne fais plus mes nuits. Douleur physique. Angoisse psychologique.

Pas de maison. Malgré des centaines d’heures investies dans la question. Des centaines de questions. Pas assez de réponses. Trop de mauvaises réponses. Je n’ai pas envie de raconter encore ce périple immobilier qui me donne la nausée. Je voudrais plutôt le vomir devant l’entrée de cette maison de rêve que j’avais trouvée et qui depuis trop longtemps déjà me fait le pied de nez. Vendeurs, acheteurs, agents immobiliers, mécaniciens… trop de fois ce printemps on s’est joué de moi. J’accoucherai fatiguée.

Heureusement, il y a eu les lilas. Le parfum des lilas. Si intense un moment. Étourdissant. Mais ça ne dure pas longtemps. Déjà les lilas se meurent. Peut-être mourrai-je avec eux. Un peu. Tout le stress s’évaporera avec le parfum des lilas.

Il faut bien mourir un peu pour pouvoir renaître.

J’avais même coupé du muguet, posé sur ma table de chevet. Bientôt, ce sera les lys, puis les fleurs du laurier. Et le doux parfum d’un bébé tout neuf, tout chaud, un peu ridé, bien rond. Tant pis pour la maison. Je rêve du vent des Îles et d’un air de Dalida sur la musique d’un accordéon…

C’était au temps des fleurs, on oubliait la peur
Les lendemains, avaient un goût de miel
Ton bras prenait mon bras, ta voix suivait ma voix
On était jeune et on croyait au ciel

J’y ai cru, à cette maison. À mon coin de ciel. Sur un coin de rue d’un quartier que j’aime. Peut-être les parfums du lilas dans sa cour et du muguet sous son escalier m’ont-ils aveuglée. Depuis la naissance de Laurier que j’habite un espace temporaire. J’ai voulu y croire, à ce lieu de permanence, à cette maison lumineuse qui verrait grandir mes enfants.

***

Pendant si longtemps j’ai rêvé de voyages, d’aventures, de découvertes, de contrées lointaines, de visages inconnus, de baisers sur la plage ou dans les montagnes. Je fuyais toute forme de routine. Les déménagements m’enchantaient et je les accumulais. J’ai connu des dizaines de colocataires. J’ai vécu dans une maison de boue africaine, sans eau, sans électricité. J’ai traversé les hémisphères, rencontré des gens que j’ai aimés, d’autres qui m’ont fait pleurer. J’ai parcouru des dizaines de milliers de kilomètres au volant de vieilles bagnoles, à la recherche d’émotions. J’en ai déterré des mines et les explosions ont coloré mon ciel de feux d’artifices de toutes les splendeurs.

Je me suis cherchée à travers le monde et c’est ici que je me suis trouvée.

J’ai changé. Je rêve d’un peu de stabilité. Je rêve d’une maison et de temps pour faire la sieste avec mes enfants. Je veux jardiner. Faire pousser la vie autour de celles de mes enfants. Je veux m’enfoncer sans fond au creux du confort d’un divan que j’aurai choisi. Me coller contre mes hommes jusqu’à avoir trop chaud. Je veux un fauteuil près d’une fenêtre pour y lire. Pour écrire. Je veux soigner ma fatigue accumulée. Je veux arrêter de m’étourdir et regarder bouger le monde autour de moi.


Vivement la pluie qui tombe. Qu’elle balaie tout sur son passage. Après la pluie, le beau temps. Je veux du soleil. De la lumière. J’en fais une obsession.

***
L'autre jour, Laurier cherchait une fleur dans le gazon. Quand il l'a finalement trouvée, il l'a cueillie et me l'a offerte. "Tiens maman c'est pour toi. C'est TOUJOURS pour toi."
Desfois les larmes sont de joie.




1 commentaire:

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